__Chapitre 2__
Blue Lagoon glissait souplement, imperturbable, sur les flots bleu marin de l'océan Pacifique. Au large, le vent soufflait plus fort, et le gros catamaran filait à douze n½uds par heure*.
Bill avait étendu sa serviette sur la plage avant du bateau et se laissait dorer par le soleil, allongé sur le ventre. Gustav faisait de même à côté de lui, sur le dos. Tom tenait toujours fermement l'écoute de grand voile, prêt à intervenir si le vent baissait ou forçait, même si depuis une heure il n'avait pas eu à régler à nouveau la voile. Manua, le skipper, avait laissé Georg prendre le gouvernail. Après tout, ce n'était pas si compliqué d'aller tout droit.
Vers treize heures, le catamaran naviguait en eaux peu profondes, alors qu'il était pourtant en plein océan. On aurait même dit qu'on avait pied. Manua fit jeter l'ancre à cet endroit là pour le déjeuner. C'était Bill qui se chargeait de l'ancre, car il n'y avait pas d'autre effort à fournir que de se saisir d'une petite télécommande munie de trois boutons et d'appuyer sur l'un deux...
Lorsque le bateau fut immobilisé, Manua se chargea de faire à manger. Tom fut le premier à plonger à l'eau, tête la première. Suivi de près par Georg. Bill préféra descendre par l'escalier situé à l'arrière. Il s'assit sur la dernière marche et laissa ses jambes tremper dans l'eau. Un troisième plongeon lui informa que Gustav avait sauté du bateau.
Bill allait se mettre dans l'eau lorsqu'il vit une dizaine d'étranges nappes noires, grosses comme des tapis, avancer vers le bateau. Elles semblaient avoir des ailes et voler dans l'eau...
- Les gars, vous devriez remonter, dit Bill sans s'affoler.
Il y a des animaux bizarres qui viennent vers vous.Tom regarda dans la direction que pointait Bill. Il plongea la tête sous l'eau pour mieux voir... Un de ces étranges tapis volants noirs passa sous ses pieds et en effleura la plante. C'était un peu râpeux.
- Ce sont des raies, expliqua Manua qui était sorti voir ce qu'il se passait.
Elles sont inoffensives, si vous ne leur faites pas de mal. Méfiez-vous simplement du dard empoisonné qu'elles ont à la queue. Une des immenses raies effleura la surface de l'eau, sa peau noire luisant au soleil. Georg la caressa sous l'une de ses ailes. C'était tout doux.
- Allez Bill, viens, c'est rigolo ! S'écria Tom qui se faisait trainer par une raie qu'il tenait de chaque côté de la tête.
- Non, elles sont venimeuses, répliqua le concerné.
Tom leva les yeux au ciel et plongea sous l'eau avec la raie. Il se laissa traîner sur quelques mètres avant de remonter à la surface pour respirer. Bill retira ses jambes de l'eau et alla s'assoir sur une chaise située sur le pont arrière. Non, il n'irait pas nager avec ces choses étranges et venimeuses.
Manua ressortit bientôt, tenant à la main un plat garni d'un côté
de poisson mahi-mahi au lait de coco, et de l'autre côté de riz thaï parfumé au jasmin, le tout sur un lit de coriandre.
- On n'a pas emmené de poisson dans la glaciaire, dit Bill.
- Je l'ai pêché quand tu dormais sur ta serviette tout à l'heure, et quand Georg tenait le gouvernail, expliqua Manua.
Bill acquiesça. Il n'était pas un grand fanatique de poissons, mais il allait goûter celui-ci.
Georg, Gustav et Tom remontèrent et se séchèrent avant de s'installer aux côtés de Bill. Tout le monde se mit à manger, goûtant curieusement d'abord, puis dégustant. Même Bill se régalait.
Tom replongea juste après avoir avalé sa dernière bouchée de riz, et s'approcha de quelques raies appâtées par les abats du poisson que Manua leur avait lancé. Georg le rejoignit, et Gustav et Bill restèrent tranquillement assis, le premier somnolant, le deuxième contemplant l'horizon.
Un horizon étrangement sombre. Bill plissa les yeux pour mieux voir. Ça ne pouvait pas être déjà la nuit qui tombait, même si elle tombait très tôt dans ces îles. De plus, ce ciel sombre semblait être sur Tahiti qu'ils venaient de quitter. C'étaient des nuages, et des nuages fort peu sympathiques.
Bill alla trouver Manua à l'intérieur qui faisait la vaisselle, et lui demanda de venir voir. Sur le pont, Manua scruta l'horizon.
- On dirait de l'orage. C'est étrange, ça n'a pas été prévu par la météo. Gustav se joignit à la contemplation du ciel. Les nuages noirs semblaient se rapprocher à vue d'½il, et on commençait à apercevoir des éclairs zébrant le ciel.
- On ferait mieux de reprendre la mer, suggéra Manua.
Makatea est encore à deux jours de navigation. Je... peut-être que si on se dépêche on n'aura pas de problème.- Mais ce bateau est gros, on ne peut pas avoir de problème, dit Bill.
Manua fronça les sourcils, puis dit sur un ton inquiet :
- Allons-y. Gustav cria à Tom et à Georg de remonter en les priant de se dépêcher. Après un dernier plongeon avec les raies, ils remontèrent. Manua mit le cap vers le nord-est, suppliant les vents de faire avancer
Blue Lagoon le plus rapidement possible vers Makatea. Tom régla la grand voile de façon à ce qu'elle prenne tout le vent. Gustav fit de même avec le génois. Manua installa ensuite une troisième voile à l'avant pendant que Georg pilotait. Et le bateau fila à une vitesse fulgurante, avec une moyenne de seize n½uds.
Et le vent montait. Malgré ça, les nuages se rapprochaient rapidement. Au crépuscule, des langues de nuages sombres flottaient au-dessus du catamaran. Le vent était de plus en plus fort, si bien que la troisième voile dut être retirée pour que le bateau ne chavire pas. Et bientôt, Tom dut aider Manua à diminuer la surface de la grand voile en prenant un ris*.
A la nuit tombée, la mer commençait à se déchaîner sérieusement, à tel point qu'il était impossible de tenir debout sur le bateau sans se tenir fermement à quelque chose. Une houle de plusieurs mètres rendait le bateau plus fou qu'un chariot sur une montagne russe. La pluie commença à tomber, fine d'abord, puis torrentielle. Les quatre musiciens durent aider Manua à ranger toutes les voiles. Il était plus prudent à présent d'avancer au moteur.
Mais bientôt toute man½uvre et tout effort furent inutiles.
Blue Lagoon n'était plus qu'une bouée aux mains d'un océan destructeur et d'un ciel dévastateur. Seul le chaos semblait régner à présent. Et la peur montait. Manua n'arrivait plus à man½uvrer le bateau, la houle était trop puissante et l'envoyait valser dans tous les sens et toutes les directions comme un vulgaire objet.
Georg était cramponné au gouvernail avec Manua, essayant encore d'en tirer quelque chose. Gustav essayait de joindre un autre bateau ou un poste de secours par la VHF*, sans aucun résultat. Le signal était brouillé. De temps en temps, un gargouillis incompréhensible sortait de la VHF, mais c'était tout. Bill priait pour que cela se termine bien tout en se cramponnant à Tom, lui-même cramponné au canapé du pont intérieur.
Puis les éclairs commencèrent à descendre du ciel, presque inaudibles dans le vacarme chaotique de l'océan furieux. On entendit Manua et Georg hurler de rage et de peur. Tom fit lâcher prise à Bill pour aller voir ce qu'il se passait. Bill resta seul à l'intérieur avec Gustav qui essayait toujours d'envoyer des signaux de détresse. On entendit Tom jurer à son tour lorsqu'il fut dehors.
Bill, qui commençait à avoir sérieusement mal au c½ur, décida d'aller voir aussi. Il se dirigea vers la porte qui menait dehors et l'atteignit après s'être cogné un peu partout. La pluie le trempa en un instant. Tom aidait Manua et Georg à tenir le gouvernail, mais cela semblait vain. Bill regarda ce qu'il se passait devant, mais le noir l'empêchait d'y voir quoique ce soit.
Jusqu'à ce qu'un éclair vienne illuminer la scène pendant un quart de seconde. Des coraux affleuraient la surface de l'eau à quelques centaines de mètres d'eux, et les vagues s'y brisaient en envoyant d'immenses gerbes d'eau vers le ciel. Bill sentit son estomac se nouer. Il voulut prêter main forte au skipper et à ses deux amis, mais ça ne servait plus à rien. Le moteur venait de lâcher.
Manua jura, puis hurla :
- Venez m'aider à hisser le génois ! Il faut qu'on se sorte de là !Gustav sortit à son tour et aida à hisser le génois. Le bateau fut à nouveau à peu près man½uvrable, mais les vagues étaient trop fortes et le précipitaient vers les coraux quoiqu'ils fassent. Alors, la peur céda la place à la panique. Tous se cramponnèrent solidement, sauf Manua qui essayait encore de contrôler le bateau, sans succès.
D'autres éclairs tombèrent de part et d'autre du catamaran. Leurs flashs révélèrent une île, à environ deux kilomètres de là. Mais les coraux formaient une barrière tout autour de celle-ci, empêchant toutes embarcations de l'atteindre.
Les coraux n'étaient plus qu'à quelques dizaines de mètres. La panique et l'appréhension étaient maîtres sur le catamaran. Tout le monde savait ce qui allait se passer. Personne en revanche ne savait comment ils s'en sortiraient.
Puis se fut le choc. Brutal et sec. Bill passa par-dessus bord avant d'avoir pu comprendre quoique ce soit. On entendit ses cris pendant quelques secondes, avant qu'ils ne soient avalés par la nuit et les vagues. Nouveau choc.
Blue Lagoon sembla grincer des dents tout en se frottant aux coraux. Tous durent plaquer les mains sur leurs oreilles. Une vague gigantesque happa Gustav et l'entraîna dans l'eau noire et blanche d'écume. Tom faillit tomber mais se cramponna aux bastingages. Mais la secousse suivante lui fit lâcher prise.
On entendit un craquement sinistre. Les éclairs révélèrent des morceaux de coques de bateau flottants ça et là, poussés par les vagues. Le grondement des vagues était assourdissant et semblait toujours s'amplifier. Une dernière vague, énorme et déferlante, suffit à envoyer Georg et Manua à l'eau et à briser
Blue Lagoon en plusieurs morceaux.
***
Bill tentait de nager comme il le pouvait vers la plage de l'île. Il n'y voyait pas grand-chose à cause de la houle qui lui faisait faire des hauts et des bas. Mais à chaque sommet de vague il voyait qu'il s'approchait de la plage. Il avait méchamment mal au pied droit parce qu'il s'était écorché sur les coraux en tombant du bateau. Mais cela ne le ralentissait pas. Tout ce à quoi il pensait était nager, nager vers l'île. C'était son unique chance de survie.
Il l'atteint, après trente longues et interminables minutes de nage. Il marcha péniblement sur le sable et essaya en vain de repérer ses amis et son frère, mais la fatigue et la panique eurent raison de lui, et il sombra dans un sommeil sans rêve.
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*N½uds : unité de vitesse maritime (et aérienne). 1 n½ud = 1,852 km.
*Prise de ris : réduction de la surface de la grand voile en l'enroulant sur elle-même sur le bas pour diminuer sa prise au vent.
*VHF: pour communiquer avec le port, ou d'autres bateaux.
Voilà la suite ! Un peu plus longue comme promis.
Vous vous attendiez à ça ? Que va-t-il se passer selon vous =P ?
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